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Les Filles de la Charité au Pérou

Le présent texte est issu des investigations menées sur l’histoire de l’émigration aquitaine en Amérique latine dans le cadre du projet EMILA. Extrait de  «  L’arrivée des Filles de la Charité en Amérique latine : des expériences de terrain instructives » par Isabelle Tauzin.

Embarquement à Bordeaux pour le Pérou (1857-1858)

Plus de quarante religieuses et deux lazaristes partirent de Bordeaux pour le Pérou le 16 septembre 1857 à bord du Saint Vincent de Paul, un trois-mâts de plus de neuf cents tonneaux, lancé par le constructeur bordelais Arman pour les armateurs Bordes et Le Quellec qui avait déjà transporté un premier groupe de Filles de la charité à Valparaiso. La navigation fut interrompue par une escale à Rio de Janeiro où descendirent deux religieuses qui ne supportaient pas le voyage. En 1857, le voyage des religieuses fut réalisé grâce au financement apporté par la Maison Montané, du nom du consignataire du guano, qui avait été élu député de la Gironde au début du Second Empire, et avait fait construire le Louis Napoléon inauguré par l’empereur à Bordeaux en 1852 avant de se retrouver ruiné en 1858 lorsque la consignation du guano revint aux Anglais Gibbs.

Le président Castilla avait autorisé la Société de Bienfaisance de Lima à entreprendre les négociations pour la venue des Filles de la Charité dès avril 1856. Outre le soutien du consignataire gersois, Montané, un autre Gersois, l’armateur Antoine Dominique Bordes avait d’excellentes relations avec la Congrégation de la Mission, et après avoir facilité l’installation au Chili, aurait transporté gracieusement sur l’un de ses clippers les plus emblématiques les Filles de la Charité.

Après quatre mois et demi de navigation, pendant l’été austral, le grand voilier arriva au port du Callao le 2 février 1858. Les Filles de la charité furent reçues par une foule de curieux. Le président de la Société de la Bienfaisance Publique, Achille Allier, représentant du pape Pie IX depuis 1855, les accompagna jusqu’à la ville. Elles furent installées dans une maison de la Société de Bienfaisance de Lima et chargées des hôpitaux Saint-André et Sainte-Anne, de l’hôpital militaire, de la léproserie, de l’hospice, de l’asile, de l’orphelinat, du refuge de femmes. La gestion de tous les établissements fut transformée grâce aux soignantes arrivées de France qui apprirent aussi la couture aux orphelines sous leur responsabilité. Selon le Père Jourdain qui accompagna le second voyage de religieuses pour le Pérou, en 1860, le Saint-Vincent de Paul fut victime d’une tempête et finit comme caboteur propriété d’un Chilien, après un ultime voyage où il avait reçu une cargaison de minerai de cuivre à acheminer du port bolivien de Cobija jusqu’en Europe.

Fonds Courret. BNP.

L’installation à Lima

Le Père Antoine Demprun avait été envoyé d’abord en Algérie avant d’être choisi comme supérieur pour guider les religieuses à Lima. Les Annales de la Congrégation de la Mission et de la Compagnie des Filles de la charité recueillent les lettres du père Charles Jourdain à l’abbé Ernest Vicart, directeur du Collège Saint-Vincent de Montdidier, ainsi qu’à un de ses collègues. Deux parentes du Père Jourdain, Geneviève et Elisabeth, furent parmi les premières arrivées de 1858, aux côtés de la mère Thérèse Bourdat (1858-1892). Les religieuses vécurent d’abord dans le couvent de Sainte Thérèse. L’histoire locale a héroïsé la première novice péruvienne, l’une des filles du vice-président de la Société de Bienfaisance Française, Virginia Carassa qui devint Sœur Vicenta.

L’Historique et Statistique des Maisons de la Compagnie des Filles de la Charité dans les provinces et nos missions étrangères de 1883, dont une copie manuscrite est conservée aux Archives de la rue du Bac, expose une synthèse des premières années d’installation au Pérou. Les religieuses obtinrent le départ des professeurs hommes et d’une « maîtresse laïque » qui se chargeaient de l’instruction des orphelines, les jugeant peu soucieux de l’éducation morale. Elles ouvrirent un séminaire qui accueillit « plusieurs jeunes personnes de très bonne famille […] d’autres furent refusées à cause de la naissance, de la mauvaise éducation et du peu d’habitude au travail ». Les Filles de la charité ont du succès aux deux extrémités de l’échelle sociale. L’association des Dames de la Charité rassemble à sa fondation en 1862, cinq cent cinquante membres, « les plus distinguées de la ville ». Par les associations des Enfants de Marie et des Saints Anges, cent trente orphelines sont recueillies, puis deux cents soixante-dix enfants répartis en trois classes, apprennent l’instruction élémentaire, le catéchisme et la couture, et reçoivent chaque jour « un repas consistant en une portion de riz et un petit pain ». Dans le dispensaire, les sœurs « pansent les plaies et tirent les dents à trois ou quatre mille personnes par an ». L’image d’une grande humilité émane de ce témoignage de la sœur Braun.

Quatre mois après leur arrivée au port du Callao, les religieuses entrent aussi à l’hôpital militaire Saint Barthélémy, lorsque le local est prêt pour les recevoir. « Il est impossible de se faire une idée du désordre et de l’immoralité qui y régnaient. Dans les salles des soldats comme dans celles des officiers, des femmes perdues entraient à toute heure du jour et restaient même la nuit à jouer et à boire » (Historique et Statistique…, 1883). Les critiques des Françaises sont constantes. La violence est la règle de conduite sans aucune remise en question de la part des religieuses : « les domestiques ne marchaient qu’à coups de bâtons ». Elles se sentent menacées car « on vint les avertir que des mauvais sujets avaient formé le complot de les assassiner avec les chefs de l’hôpital parce qu’elles s’opposaient à leur inconduite ».

Aquarelle satirique de l’atelier de Pancho Fierro. Scène de l’hôpital militaire de San Bartolomé

Une caricature a illustré l’arrivée des Filles de la Charité à Saint-Barthélemy. L’image irréligieuse d’un officier dansant avec une sœur a valu l’emprisonnement à son auteur, le caricaturiste Pancho Fierro dont les aquarelles font partie du patrimoine iconographique du Pérou.

Des témoignages inédits sur le Pérou de la seconde moitié du XIXe siècle

Les religieuses subissent la réalité politique locale sans jamais s’interroger dans leurs écrits sur les événements qui les affectent ; c’est ainsi que Sœur Braun inscrit dans son Historique que « la surexcitation des esprits fait redouter la guerre civile », lorsque se produit la révolution de 1865, quand le Pérou se soulève contre un traité qui l’endette vis-à-vis de l’Espagne, après l’occupation des îles à guano par l’escadre espagnole. Pour les religieuses, l’environnement est foncièrement hostile, l’armée « brisant tout sur son passage », « les Montoneros, espèces d’insurgés, pillant partout », « les six cents malades se sauvèrent, emportant chemises, lingeries […] des pillards cassaient les vitres, emportaient tables, chaises, matelas, draps, couvertures ».

Départs des Filles de la charité en 1901. Archives de la Congrégation de la Mission, Paris.

L’activité des religieuses françaises inspire des témoignages dans la presse locale. Juana Laso de Eléspuru, fille d’un député libéral de renom, Benito Laso, rapporte dans la revue dédiée au « beau sexe », l’activité déployée autour de deux cents jeunes enfants accueillis dans la salle d’asile. Le modèle des salles d’asile a été mis en place en France à partir des années 1820 avant qu’elles ne deviennent « écoles maternelles » en 1848 ; les religieuses y sont devenues majoritaires au milieu du siècle. Juana Laso regrette que peu de Péruviennes rejoignent la congrégation des Filles de la charité, tandis que nombre de ses compatriotes continuent de vivre « perpétuellement cloîtrées au couvent », une des images du Pérou que Flora Tristan a transmises dans ses Pérégrinations. Dans un second article en 1876, Juana Laso évoque les conditions de vie des populations indiennes de l’intérieur du pays et considère qu’il serait possible de remédier à la misère, à la promiscuité et l’insalubrité dont elle a pris conscience en voyageant, si l’implantation de salles d’asile était décidée pour chaque département.

Lorsque Lima est sur le point d’être occupée par l’armée chilienne, en janvier 1881, les religieuses contribuent à l’installation de l’hôpital de campagne dans le Palais de l’Exposition, la salle des Concerts est réservée aux blessés atteints de gangrène et le théâtre devient le dépositoire. La situation que les Filles de la Charité constate, est désespérante : « plus de cinq mille blessés […] rien n’était convenablement installé ». L’intervention devenue légendaire de l’amiral Du Petit-Thouars, est rapportée, mettant en garde les officiers de l’armée chilienne : « lorsque vous tirerez sur la ville, je donnerai ordre de tirer sur vos navires qui seront coulés au fond de la mer, en peu de temps ». La menace du commandant de la flotte française évite la destruction de Lima qui est occupée pendant deux ans et demi, jusqu’à la signature du Traité d’Ancon, par lequel le Pérou perd une grande partie de son territoire, annexée par le Chili.

Un témoignage masculin

Dans les Annales de la Congrégation de la Mission la correspondance du père Jourdain qui arrive au Pérou en 1860, avec un groupe de vingt-deux Filles de la charité parties du port du Havre, complète l’information sur l’installation des religieux français au Pérou. Jourdain livre ses impressions du pays avec une apparente spontanéité : « Au lieu des palais rêvés, ce sont des maisons en terre, écrasées, jaunâtres, aux toits de bambous où grouille une population noire ou cuivrée » (p. 545). Les couleurs vives des églises choquent le missionnaire, « le mauvais goût les avait habillés en arlequins, par les badigeons rouges, verts, bleus, etc. et surtout jaunes qui en couvrent les murs et les façades » (Mission, 1865, p. 565).

Jourdain observe que « les rues sont autant dépavées que pavées en galets » ; les voitures ne peuvent pas circuler facilement du fait des ruisseaux qui coupent les rues, si bien qu’« aucun omnibus ne trouble votre repos » et ce sont des ânes qui transportent constamment les marchandises, tandis que le cheval « en liberté, à la porte des maisons et en pleine rue […] attend patiemment que son maître ait terminé ses affaires » (op. cit. p. 556). D’autres espèces animales comme le vautour (« cette grosse vilaine poule », le gallinazo « ministre si renommé de la voirie péruvienne », id., p. 557) et le colibri, les plantes américaines (pacay, manioc, tomate, chirimoya, ananas…) sont énumérées, la pomme de terre fait l’objet d’une mention particulière, car la ville de Montdidier, dans la Somme, où est installé le collège du père Jourdain « est la patrie adoptive de ce précieux végétal, comme le Pérou en est la patrie véritable ».

Le père lazariste exprime un violent rejet vis-à-vis du « Chinois païen, corrompu jusqu’à la moelle » et observe la place des étrangers tels que « les Français […] maîtres à peu près exclusifs du commerce de luxe » (ibid., p. 551). Jourdain décrit « ces rustiques Indiennes, au teint cuivré, aux formes paysannes, cigare à la bouche, chapeau cylindrique de paille sur la tête » (p. 557), et considèrent « les indigènes idolâtres […] ils ont leur culte primitif, l’adoration du soleil augmentée de la haine héréditaire de l’Espagnol » (p. 572). Il observe la religiosité du pauvre qui « tapisse les murs de son réduit avec des autels en miniature » (p. 573), alors qu’ « une foule de dames, la plupart de color [sic] tiennent à la main de riches cassolettes d’argent de toutes les formes allégoriques, où elles font brûler leur encens » (p. 572), tandis que « la dame liménienne, riche ou non, doit savoir trois choses avant tout : s’affaisser et s’étendre mollement sur un sofa ; toucher le piano [sic] ici fort à la mode ; et si elle est béate […] prendre pendant des heures entières le frais du pavé des églises » (p. 554).

Quant aux prêtres locaux, leur comportement est loin de susciter l’admiration du Français qui écrit : « tel a installé au vu et au su du public son mariage, sa famille, voire son petit commerce de cigares dans un quartier de la ville […] Du reste, le mariage fort peu en honneur, le concubinage fort peu ou point en déshonneur » et les enfants illégitimes bénéficient selon le Père Jourdain, des mêmes droits au patrimoine, dans un pays où la foi se manifeste par d’abondantes larmes, de rudes pénitences, l’ « empressement à faire de magnifiques promesses » (p. 579).

***

Ainsi, les écrits des religieuses et des missionnaires français arrivés dans la seconde moitié du XIXe siècle sont particulièrement critiques. L’incompréhension est notoire et se retrouve dans d’autres sources. Si les religieuses sont appréciées à l’intérieur de la communauté française dont la plupart sont issues, en revanche, l’anticléricalisme ne manque pas de s’exprimer et redouble au début du XXe siècle, lorsque les lois de séparation de l’Église et de l’État en France conduisent les membres des congrégations à immigrer en grand nombre en Amérique.

Hôpital Goyeneche San Antonio Arequipa 1928.

Les sœurs de Saint-Vincent de Paul apportent un secours indispensable, loin de la capitale, comme dans la ville d’Arequipa auprès des malades de l’hôpital Goyeneche inauguré en 1912 pour être le meilleur centre de soins du continent.

Photographies et lettres intimes reflètent cette réalité oubliée dans les archives des descendantes.

Eloite Esparbès à sa soeur Héloïse « Je t’envoie une petite fourrure de vigoña la plus fine … Une sœur d’Arequipa va à Paris ».

Bibliographie

Archives de la Maison Généralice des Filles de la Charité, Paris, rue de Vaugirard.

Archives de la Maison de la Province de France de la Congrégation de la Mission, Paris, rue du Bac.

Annales de la congrégation de la Mission ou recueil de lettres édifiantes, Paris, Imprimerie Adrien Le Clere,1854, p. 252-364 https://via.library.depaul.edu/annales/

Annales de la Congrégation de la Mission, Paris, Dumoulin, 1865, p. 533-586 https://via.library.depaul.edu/annales/

Historique et Statistique des Maisons de la Compagnie des Filles de la Charité dans les provinces et nos missions étrangères de 1883 (manuscrit).

Brejon de Lavergnée, Matthieu, Le temps des cornettes. Histoire des Filles de la Charité, XIXe-XXe siècles, Paris, Fayard, 2018.

Briot, Claude et Jacqueline, Cap-horniers français, Histoire de l’armement Bordes et de ses navires, t. 2, Paris, Chasse-Marée, 2003.

Laso de Eléspuru Juana, « La hermana de la caridad », El Álbum, Lima, 1er août 1874, p. 1-2.

—, « Salas de asilo», El Correo del Perú, 3 septembre 1876.

Tauzin-Castellanos Isabelle«  L’arrivée des Filles de la Charité en Amérique latine : des expériences de terrain instructives », L’Amérique du Sud: histoire d’émigrations (XIXe-XXe siècles),  Presses Universitaires de Bordeaux, Pessac, 2025, p. 265-276.

 

emila
emila
Recherches latino-américanistes. Circulations humaines et transferts culturels

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
emila (22 juin 2026). Les Filles de la Charité au Pérou. EMILA. Consulté le 4 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16g95


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