La revue satirique Caras y caretas publie à Buenos Aires une galerie de portraits d’immigrants à partir du 15 avril 1899 sous la rubrique « Galería de inmigrantes ».
L’écrivain Francisco Grandmontagne qui a vécu au Pays Basque Sud avant d’émigrer à Buenos Aires et fonder la revue La Vasconia destinée à la communauté basque sur place, est l’auteur d’une biographie fantaisiste publiée le 13 mai 1899 d’un Français, défini comme un Bordelais et qu’il baptise M. Flémond.
Grandmontagne fait de la Gironde une terre mythique à la fois plantée de vignes et d’oliviers. Son personnage est une caricature, qui véhicule le cliché d’étrangers parasites prêts à exploiter le pays d’accueil. Flémont a étudié, appris surtout à compter et une fois arrivé en Argentine, trouver à s’employer dans un magasin de vins et spiritueux :
« Il n’a dérangé personne avec des lettres de recommandation, à la différence du [type du] bachelier immigrant. Ouvrier manuel et ouvrier intellectuel, homme aux multiples talents, il n’a pas perdu son temps à chercher difficilement un poste sédentaire. Il travailla comme ouvrier manuel dans une distillerie, avec cette relative indépendance dont ne jouit pas le comptable, soumis aux rebuffades patronales et pris en étau entre les intrigues des associés ».
Comme l’explique Isabel Santi dans « Algunos aspectos de la representación de los inmigrantes en Argentina » (Alhim, 2002, 4), l’immigré diplômé (« El bachiller », Caras y caretas, 15 avril 1899) qui arrive à la fin du XIXe siècle dans le Rio de la Plata, tel que le dépeint Grandmontagne, croit que tout lui est dû, du fait de son diplôme qui ne lui permettra pas d’accéder aux emplois qu’il espérait de par ses origines et ses études.
Quant au Girondin imaginé par le même auteur, entre costumbrisme et naturalisme, Flémond fait rapidement fortune en produisant du vin frelaté, rougi par toute sorte de plantes (de la rose trémière aux algues) ; il invente des domaines viticoles, des chateaux au nom ridicule mais qui rencontrent le plus grand succès, et épouse une compatriote qui travaille à ses côtés et lui donne deux enfants, Flémond « règlemente la fécondité de la Gasconne ». Après des années à Buenos Aires, tandis que son épouse est partie s’installer à Paris, le Bordelais réalise un dernier voyage transatlantique: « M. Flémond professe à l’égard de ces jeunes pays un dédain presque olympien, croyant que notre bonnet phrygien peut être l’écuelle qui servira à porter le grain au bec de son coq français ».
Cet émigrant bordelais (en réalité Bordeaux est un prétexte, Grandmontagne ne donne aucune précision sur la ville), n’aura laissé comme trace de son passage en Amérique que « les colorants à l’aniline avec lesquels ses châteaux auront verni les estomacs contemporains ». C’est ainsi que le narrateur de Caras y caretas, conclut son portrait impitoyable et sarcastique à l’égard de l’opportuniste qui a débarqué des rives de la Garonne pour repartir au plus vite, sans s’enraciner dans la province de Buenos Aires.
Sources
Caras y caretas, 1898-1899. Cervantesvirtual partiellement accessible en ligne.
Galería de inmigrantes – Monsieur Flémond, Caras y caretas, Buenos Aires, n° 32, 13 mai 1899, p. 13-14.
Rodríguez Martín Carmen, « Francisco Grandmontagne y Félix Basterra: habitar en el entre trasatlántico», Estudios filosóficos Lxiv, 2015, p. 11-124, Universidad de Granada.
Santi Isabel, « Algunos aspectos de la representación de los inmigrantes en Argentina », Amérique Latine Histoire et Mémoire. Les Cahiers ALHIM [Online], 4 | 2002